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L’opéra Yourcenar : une île de passions d’une pertinence contemporaine

Critique de l’opéra Yourcenar : une île de passions au Centre Pierre-Péladeau

Yourcenar
Crédit photo : Kevin Calixte

Par : Annie Dubé

Ce n’est pas tous les jours que l’on va voir la première montréalaise de l’opéra d’un jeune compositeur que l’on a croisé alors qu’il était le coloc d’une fréquentation, il y a presque deux décennies, entre deux bouchées d’avocats d’une première date. Il y a là une belle poésie personnelle dans le fait de voir se propulser le destin d’Éric Champagne, le compositeur de l’opéra Yourcenar : une île de passions, qui a été approché par les librettistes, la poète Hélène Dorion et la regrettée écrivaine Marie-Claire Blais, afin de donner vie et musique à l’histoire librement inspirée de l’écrivaine Marguerite Yourcenar. Je ne vais pas souvent à l’opéra, mais quand j’y vais, c’est pour une grande occasion.

Cette œuvre de deux actes incarne les paradoxes de l’écrivaine, le premier nous plonge dans la sensualité et la douceur de l’amour entre la protagoniste et sa partenaire, qui souhaite lui apporter la stabilité nécessaire à une discipline d’écriture fructueuse, alors que le second bloc est marqué par des bouleversements plus ténébreux et tout aussi vivants de sa dernière partie de vie.

Entre la souffrance et l’émerveillement : voilà les données de géolocalisation de L’île des passions de Yourcenar. Celle qui a passé son temps sur Terre à donner une voix à l’humanité nous partage à travers cette œuvre son humanité à elle, portée par les mots fins des librettistes, dans une mise en scène épurée et efficace, soutenue par des projections parfois minimalistes sur grand écran au-dessus la scène blanche munie de blocs rectangulaires.

C’est à travers les ténèbres de l’histoire du 20e siècle, ainsi que ses regains de lumière et ses éclaircies, que l’on réalise comment cette œuvre est contemporaine, et à quel point les guerres, les injustices, les révolutions et les institutions honorifiques demeurent au cœur de nos réalités et ce, malgré les années qui passent. Pleine de sensualité et de sensibilité, l’interprétation, qui bouge les frontières du masculin et du féminin dans toute sa fluidité, est l’expression d’une culture LGBTQ qui a trouvé son époque en 2022 pour être accueillie avec ouverture par son public.

l'île des passions
Crédit photo : Kevin Calixte

Entre douceur et douleur

Soulignons le grand talent de Stéphanie Pothier qui incarne avec solidité Yourcenar, en plus de celui de Kimy Mc Laren (Grace), d’Hugo Laporte (Jerry), de Suzanne Taffot (la cantatrice), de Pierre Rancourt (un capitaine), de Jean-Michel Richer (Daniel), et de tous les autres chanteurs sur scène qui les soutiennent.  À certains moments, j’en oubliais presque la musique, tellement j’étais émue par les mots et les chants des interprètes. Y avait-il de la musique? Elle se fondait parfaitement dans le récit. Puis, soudainement, c’était flagrant, des petits bonds sonores s’amplifiaient au sein de mes tympans dans un rythme accéléré, et c’est là que la composition de Champagne et l’histoire se fusionnaient dans une harmonieuse efficacité.

Écrire était le but ultime de la vie de Yourcenar, voilà maintenant qu’elle a l’honneur qu’on écrive sa vie de passions et de quêtes. Cette œuvre, parfois hypnotique, est passée comme une volée d’oiseaux qui tournaille dans le ciel et nous emporte dans les grandes réflexions de l’existence.

Il faut dire que cette œuvre inspire les sanglots les plus profonds, tout comme elle donne envie de vivre, entre les chœurs enfouis dans chacune de nos vies à nous aussi. Reste à voir si nous aurons l’honneur d’un passage aussi accompli, forçant un équilibre entre l’amour tendre et le malheur des destins.

Dans les deux cas, si l’on entend bien le message que porte cet opéra des plus littéraires, il faudra embrasser tous les côtés de cette vie mouvementée, afin de pouvoir vraiment savourer l’existence dans toutes ses saveurs.

Opéra Yourcenar
Crédit photo : Kevin Calixte

Il y a quelque chose de magnifique dans le fait de constater que cette écrivaine majeure ait pu inspirer à son tour des talentueuses plumes féminines québécoises qui sont, elles aussi, allées semer quelque chose comme une grande oeuvre musicale. Il y a quelque chose comme une relève de l’humanité dans cette danse des arts. Comme quoi Éric Champagne n’est plus le coloc de personne. Chapeau à ce talent d’ici!

C’est un cadeau de pouvoir constater le fruit du travail de Dorion et de Blais, un chemin qui fut malheureusement bouleversé par le décès de cette dernière. Une pensée pour cette autre inspirante femme, et pour sa complice des forêts alphabétiques.

Présenté par L’Opéra de Montréal un dernier soir, le samedi 6 août, au Centre Pierre-Péladeau, voici un opéra québécois que l’on espère voir voyager comme Yourcenar.

Crédit photo de l’image en couverture : Kevin Calixte

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