On vous présente : Nic Boulay

Nic Boulay et la démocratisation du jazz 

© Nic Boulay, photo prise sur sa page Facebook

Par : Myriam Bercier

Ma chronique On vous présente est de retour pour l’année 2021! En guise de rappel, On vous présente vise à vous faire découvrir des artistes qui passent sous le radar de la musique populaire. Cette semaine, on rentre dans l’univers jazz de Nic Boulay.

Nic Boulay est un multi-instrumentiste et beatmaker québécois. On le connaît surtout pour son rôle de trompettiste notamment pour plusieurs artistes québécois, dont Les Cowboys Fringants, Pierre Lapointe et Les Louanges pour ne nommer que ceux-ci. Il a complété un baccalauréat en interprétation jazz à l’Université de Montréal et une maîtrise en interprétation et composition à McGill.


© Nic Boulay, photo prise sur sa page Facebook

Le 20 novembre dernier, il a fait paraître son premier EP, Voisinage. On le retrouve entouré de William Côté à la batterie, Caro Dupont, D-Track, le claviériste Jérôme Beaulieu et FELP à la réalisation. Ce EP mélange savamment le jazz, le hip-hop et l’électro. L’artiste y désacralise le jazz dans le respect. Il aborde les thèmes de l’émerveillement, de la contemplation, l’espace, l’amitié et le mouvement.

J’ai eu l’occasion de m’entretenir avec Nic Boulay le 12 janvier dernier. Nous avons parlé entre autres du concept de voisinage derrière son EP, de l’accueil que ce dernier a reçu et du métier de musicien pigiste. Sans plus attendre, voici notre entrevue!

Myriam : Qu’est-ce qui t’a amené à faire de la musique?
Nic : J’ai eu un professeur de musique hyper charismatique en secondaire deux, et il nous avait tout expliqué comment c’était d’être musicien professionnel, que ça se pouvait de faire ça dans la vie. C’était tout nouveau pour moi […], ça m’a donné une identité aussi. Au secondaire, c’est important d’avoir un groupe d’appartenance, et la gang de musique me ressemblait. Ce professeur-là a été particulièrement influent parce qu’il nous a démontré que c’était possible d’être musicien.

Myriam : Qu’est-ce qui t’inspire pour créer une chanson?
Nic : Dans mon processus d’écriture, j’ai plusieurs façons de faire. Des fois, ça part avec mon instrument, je prends ma trompette et j’essaie juste de fermer mes yeux et me mettre dans une zone où j’improvise de quoi. Quand je tombe sur une mélodie que j’aime, là je vais la développer. Des fois, ça va devenir une riff qui va devenir une chanson. Des fois, ça part d’accords au piano, une série d’accords que je trouve cool, et je construis dessus. Des fois, j’entends une chanson aussi d’un artiste quelconque, quelque chose qui va me donner une idée. Des fois, c’est inspiré de la musique que j’écoute, sans plagier. Des fois il y a une mélodie qui peut fredonner quelque chose. C’est un peu mystique (rires).

Myriam : Est-ce que tu as un processus de création?
Nic : C’est surtout essayer de partir une mélodie. D’habitude, vu que je suis trompettiste et que j’ai tout fait mes études en trompette jazz, souvent, si je développe des mélodies en trompette, ça va être plus complet, un peu mieux, donc souvent c’est avec ça que je commence pour composer une chanson. Je jamme un peu, après je mets juste un métronome et je jamme dessus. Après je tombe sur quelque chose que je trouve cool. Des fois, ça ne sera même pas de la trompette dans la chanson, ça évolue aussi le processus de composition. Il s’agit juste d’en faire et ne pas s’attendre à ce que chaque idée soit un super méga hit. C’est juste d’en faire. J’essaie de composer, des fois je reviens à de vieilles maquettes que je n’ai jamais finies. Ça devient comme une nébuleuse, où il y a plein de chansons en chantier et disons il y en a deux, trois, quatre dans ce cas-ci qui ressortent du lot et que je pousse plus loin. C’est pour ça qu’il y a juste quatre chansons dans l’album. J’y vais un peu désorganisé, je finis mes maquettes des fois des mois plus tard que la première fois que j’ai commencé cette maquette-là. C’est pas super clair hein? (rires)
Myriam : (rires) Mais c’est normal aussi je pense
Nic : C’est dur à expliquer parce qu’on est tellement dedans, c’est facile de parler de quelque chose qui est extérieur à toi, mais en processus de composition on a le nez dedans, c’est peut-être plus dur d’avoir un recul. Mais avec les mois, les séances que je retombe dans mes affaires, ça avance tout le temps un petit peu. Je n’oublie jamais de sauvegarder le projet. Je travaille dans Logic sur Mac, le projet évolue. Je le réouvre des fois des mois plus tard « j’étais rendu là, c’est vrai, j’avais cette idée-là » et là je continue. À moment donné ça se construit, et à moment donné il faut décider qu’il faut arrêter, que la chanson est finie, sinon on n’en finit jamais, il y a tout le temps quelque chose à corriger. À moment donné il faut dire « là, c’est fait, la chanson est prête. »

Myriam : Tu as brièvement parler de ton EP qui a 4 chansons, peux-tu nous parler un peu de l’idée derrière Voisinage?
Nic : Je l’ai nommé après l’avoir composé, le EP parce que c’était vraiment logique dans le sens que le pianiste Jérôme Beaulieu, qui joue sur trois des quatre chansons, est mon voisin de quartier, il habite à un pâté de maisons de chez nous. David Dufour, D-Track, celui qui fait Si j’étais, lui était littéralement mon voisin, nos enfants ont joué ensemble dans la ruelle, on s’est rencontré comme ça, «tu fais de la musique? Moi aussi! Je suis rappeur. » et il m’a dit « tu m’enverras à un moment donné si tu as besoin d’un feature, tu m’enverras une chanson. » Ça s’est vraiment fait naturellement en jasant dehors dans la ruelle. Il y a aussi Félix [FELP] qui a son studio pas très loin de chez nous et qui a fait avec moi la pièce… voyons, j’ai un blanc sur ma propre pièce… The Atoms, la quatrième pièce du EP. Il a son studio proche de Masson, dans le même quartier à Rosemont. C’était une affaire de proximité. Caro, elle c’est une amie de longue date, je la connais depuis 2002, on est allés au Cégep Saint-Laurent ensemble. Elle, c’est plus un voisinage philosophique, dans le sens qu’on a toujours orbité un peu, nos carrières s’entrecroisent, on participe ensemble à différents projets depuis finalement… on se connait depuis 2002 donc ça fait quasiment 20 ans… […] Elle a toujours été dans mon voisinage artistique. Il y a du voisinage physique et il y a du voisinage artistique. Des gens avec qui j’évolue régulièrement dans d’autres projets depuis des années. […] Ça fait un bout qu’on se connait, mais elle habite à Québec, elle est loin, on se voit vraiment rarement. Finalement, on ne s’est jamais perdus de vue, c’est une bonne amie à moi.

Myriam : Comment s’est passé la création de l’album?
Nic : Ça s’est bien passé. Il y a des moments où je ne savais plus trop si j’étais en train de… À un moment donné, c’est bizarre parce que c’est vraiment facile de critiquer, je suis le premier à avoir quelque chose à dire sur tout en musique, mais juger soi-même sur ce qu’on est en train de faire, quand c’est artistique, c’est comme si on n’avait plus de jugement. C’est vraiment difficile de se dire. Une journée tu te dis « c’est bon ce que je suis en train de faire, la chanson est vraiment bonne » tu grooves sur ce que ta propre chanson, tu es content et le lendemain tu te dis «voyons! C’est cheesy » ou « Ça ne marche pas pentoute » ou « je suis faux à telle place, il faut que je refasse ma trompette. » C’est vraiment bizarre ce qu’on vit avec notre ego, je ne suis pas quelqu’un qui a un ego démesuré, mais juste de présenter quelque chose qui vient de notre… pas notre cœur mais oui en même temps, mais de notre sens artistique, c’est vraiment une autre affaire que d’être pigiste. Moi, dans la vie, je suis vraiment plus accompagnateur, je joue avec plein de groupes différents, c’est vraiment la première fois que je compose de quoi en mon nom, ça a vraiment été difficile de savoir moi-même si c’était bon ce que j’étais en train de faire. La leçon, c’est juste qu’il faut foncer et se faire confiance. C’est jamais aussi pire que la pire critique que tu vas avoir. Le monde ne se prend pas la tête pour un projet de musique. Personne ne va te basher si tu sors une chanson à moins que tu aies copié la chanson de quelqu’un d’autre, ce n’est jamais aussi pire qu’on pense. Là, je suis vraiment content parce que les critiques sont vraiment bonnes, je capotais pour rien. Sinon le processus a bien été, ça a été très long, j’ai vraiment pris mon temps, parce que je n’avais pas de deadline, ça allait vraiment juste sortir quand j’étais prêt, et la COVID a vraiment précipité les choses parce que j’avais le temps de finaliser mes affaires. Je suis content de l’avoir fait.

Myriam : L’album a un peu plus de deux mois, il est sorti le 20 novembre, quel accueil a-t-il reçu jusqu’à maintenant, tu disais que les critiques sont bonnes…?
Nic : Ça a été vraiment une grosse vague d’amour, j’ai eu plein d’entrevues, Stanley Péan a fait jouer mon album au complet à son émission, j’ai eu des entrevues dans plein de régions du Québec, à la radio surtout. Là, ça se parle que je pourrais peut-être faire de petites apparitions que je ne peux pas vraiment parler trop en détails. Il y a vraiment une bonne réception, je pense que les gens ont apprécié. David et Caro ont chacun des belles carrières mais ils ne sont pas devant. Le monde a trouvé ça rafraîchissant de découvrir, il y a plein de monde qui ne savait pas… Caro collabore beaucoup avec Alaclair Ensemble et KNLO, souvent des back vocals, des riffs, des subvocals, de la flûte, elle est flûtiste de formation, mais le monde ne savait pas qu’elle pouvait être lead, elle est super bonne, elle a une super belle voix. Pénéloppe McQuade a dit que c’était une de ses voix préférées au Québec. Je suis vraiment content. On a eu une belle réception, ça a dépassé mes attentes. J’aurais été satisfait que quelques personnes tripent et que ça passe un peu inaperçu parce que c’est ma première sortie et que je n’ai pas vraiment de renom. Mais finalement ça a vraiment dépassé mes attentes à tous les détours. Je suis content. Ça m’encourage à répéter l’expérience, faire un Volume 2 ou faire un album avec plus titres éventuellement.

Myriam : Tu en as parlé un peu, tu es musicien pigiste habituellement, tu as joué pour beaucoup d’artistes québécois, dont Pierre Lapointe et Les Louanges, pourquoi avoir décidé de sortir de l’ombre?
Nic : Parce que même si j’aime tous les genres de musique, accompagner du monde quand la musique est bien faite, j’adore ça. Même avec Les Cowboys Fringants, c’est peut-être pas ce que je vais écouter dans mes écouteurs au jour le jour, mais de le jouer le spectacle c’était le fun, j’ai toujours eu du fun à accompagner n’importe quel style de musique, mais d’avoir son mot à dire, de juste faire ce que tu as envie de faire, c’est vraiment quelque chose de rafraîchissant. Il y a aussi que je voulais contribuer, je pense. C’est beau de ne jamais se mouiller et de ne jamais prendre de risque, mais je pense que j’avais besoin de présenter, moi dans mon vécu, c’est quoi l’amalgame que je fais avec mes études en jazz et mes influences plus hiphop, la musique que j’écoute. Je pense que culturellement j’ai un amalgame intéressant et j’avais de quoi à dire. Ça me tentait de contribuer à la musique. C’est important pour moi que ce soit en français aussi, sauf pour les samples de la quatrième chanson. Je pense qu’il y avait comme un vide dans le groove, RnB, hiphop. Il y a beaucoup de rap québ, mais à part Les Louanges et Ben l’Oncle Soul et quelques autres que je ne pense pas là, il n’y a pas grand-chose qui se fait de groove et soul de la force. Ça me tentait de contribuer.

Myriam : Tu disais qu’il y aurait peut-être un volume 2 ou un album plus long, ça veut dire que tu as aimé l’expérience assez pour recommencer?
Nic : Oui, et je pense que le monde en veut plus. J’ai eu beaucoup de commentaires qui disait « pourquoi c’est déjà fini? J’en aurais pris plus, je n’arrête pas d’écouter tes quatre chansons! » donc je leur dis « ben là! Il faut être patient les amis! » J’ai plein de chansons dans mon ordi de pas achevées, j’en ai peut-être 15, mais c’est plus facile à dire qu’à faire de juste finir une chanson, de dire « OK, c’est ça la chanson. » Il y a toujours quelque chose de plus. Tu te demandes « est-ce que je le fais moi-même le keyboard ou j’engage un pianiste? » C’est la production. Moins t’as de l’expérience, plus tu perds de temps. Un beatmaker d’expérience c’est pif paf pouf et il peut te faire un hit en une heure. Il y a beaucoup de détours quand tu as moins d’expérience en production. J’apprends à le faire. Le volume deux, je pense que ça ne va pas prendre trois ans comme l’autre, ça risque d’être plus rapide, mais j’ai besoin d’une pause entre les deux. Ça s’en vient. Je sais à peu près c’est quoi les chansons que je veux, les features avec qui je veux que ce soit, ça va être le même concept je pense, je vais juste produire des chansons et caster des gens avec qui j’ai envie de faire des chansons. Par gens je veux dire des paroliers/interprètes. Que ce soit rappeur ou chanteur, j’ai une bonne idée de ce que j’ai le goût de faire. Ça ne va être super long. D’après moi, d’ici un an ou deux, il va y avoir un petit quelque chose qui va sortir.

Myriam : Si tu pouvais prendre ma place de journaliste pour une question, quelle question te poserais-tu, en y répondant?
Nic : Des fois j’ai un combat interne avec « est-ce que ça vaut la peine d’être un artiste dans notre société en ce moment? » Je pense que oui encore, mais que des fois ça rend cynique un peu comment l’argent va à Spotify et qu’il n’y a pas de réglementation, les gouvernements sont complètement arriérés avec l’évolution de la technologie. Pendant ce temps-là, les artistes on travaille comme des bœufs, t’sais. Ce n’est pas tout le monde qui a fait mon parcours, mais j’ai une maîtrise en trompette jazz, c’est une expertise ultra pointue. Est-ce qu’on veut habiter dans une société où il y a encore quelqu’un qui est capable de jouer du violon classique, où il y a encore quelqu’un qui est capable de jouer les Fugues de Bach au piano ou être trompettiste de jazz? Moi je pense que oui. Mais ça ne se fait pas tout seul, ce sont des heures et des heures pas payées de pratique personnelle et de travail sur l’instrument. Oui, des fois on passe pour des gras-durs parce qu’on est subventionnés, mais c’est un peu l’enfer d’être un musicien en ce moment. L’argent ne se rend pas aux artistes. L’argent va à Spotify et à la petite grappe d’auteurs-compositeurs qui font des bons cachets SOCAN. La vérité c’est que moi je les vois les pigistes qui sont sur les scènes, qui n’ont pas de droits d’auteur. Tel batteur, tel guitariste, tel bassiste, les brass, dans le fond c’est nous qui sommes sur les planches quand tu vas voir un spectacle. On n’a pas de droits d’auteur, d’interprète… On est vraiment comme dans une craque, mais pourtant tout le monde a besoin de nous. Oui, ça vaut encore la peine d’être un artiste, mais des fois c’est un peu frustrant. C’est ça que je poserais comme question : est-ce que ça vaut encore la peine de faire de la musique? Oui, parce que c’est ben trop tripant de faire de la tournée et de faire des spectacles, mais des fois j’aimerais ça gagner ma vie d’une façon un peu plus honorable. Par rapport à l’expertise qu’on a, les musiciens, je trouve qu’il y a un vide à remplir. Par exemple, mon professeur à l’université qui a fait sa carrière dans les années 1970-80, il était riche, il faisait environ les mêmes cachets que nous, soit 200 à 400 $ par spectacle, mais son loyer coûtait 300 $ par mois dans ce temps-là. Les cachets n’ont pas évolué, mais les loyers sont rendus 2000 $. C’est un gros débat. C’est juste parce que la loi évolue plus lentement que la technologie. Ils ne sont juste pas adaptés dans la réglementation.

Notre emploi du temps est rempli, mon emploi du temps est rempli à la planche, il y a des mois difficiles, des mois que tu as deux ou trois répétitions dans ta semaine et deux spectacles, c’est énorme, mais tu as beau faire deux fois des spectacles de 300 $, c’est quand même bien juste 600 $ par semaine, c’est rien 600 $ par semaine, tout le monde fait ça maintenant sans éducation. Il faudrait que ça double, mais en même temps si ça double, les producteurs ne voudront plus engager de pigistes, ça va être des guitaristes chanteurs solo ou des duos sur les scènes. Déjà, il n’y en a plus des groupes de 10 personnes. Avant c’était juste ça. Dans les années du disco, c’était des gros groupes, ils étaient 12 sur la scène. Maintenant, tu vas dans un festival, c’est tous des trios parce qu’ils coupent dans les musiciens. C’est le seul poste de dépense qui est compressible. Nous autres on se laisse dealer. Le réalisateur de son ne se laisse pas dealer, la compagnie qui livre la scène roulante ne se fait pas dealer elle. L’électricien qui branche la scène et l’électricité de la salle envoie sa grosse facture. Mais nous autres on se fait dire que « pour ce spectacle, j’aurais juste 125 $, est-ce que c’est correct? » et tu réponds « ben oui je vais le faire » parce que si tu ne le fais pas, il y a quelqu’un d’autre qui va le faire. Le seul poste de dépense d’une production qui est compressible, c’est le nono qui est en train de jouer le spectacle, qui est en fait la matière première de toute la patente. C’est fucké hein? En même temps on n’est pas solidaire, on pourrait faire une manifestation ou un boycott mais on ne le fait pas. Ça prendrait un leader. Il y a François Plante, le claviériste de Marie-Pierre Arthur je pense, en tout cas c’est un des tops claviériste en pop en ce moment au Québec qui prend le lead pas mal sur notre groupe Facebook des musiciens du Québec. Il est en train d’organiser un peu la représentation pour que ça change un petit peu. Ça s’organise. Ça sort du sujet un peu, mais c’est important quand même. Il faut répéter que les musiciens on a de la misère. C’est sûr qu’il y a de bonnes nouvelles des fois, tu pognes une musique de film, ça paie 3000 $, mais tu ne fais pas une année avec 3000 $. C’est sûr que pendant cette semaine-là où tu reçois ton chèque tu te dis « alright, ça se passe » mais il est déjà dépensé d’avance, tu paies ta carte de crédit et ça y est.
Myriam : Surtout si tu as une vie adulte où tu n’es plus « habitué » de vivre en étudiant, avec un revenu minimal. […]
Nic : […] Je ne suis pas à plaindre, mais je sais que si j’évaluais moi-même la valeur de mon travail, je dirais que ça vaut plus, et sans prétention. Et c’est le cas pour tous mes collègues musiciens. Je leur donnerais le double. Ce monde-là ne devrait pas faire 200 000 $ mais il devrait faire 70 000 $ au moins. On a presque tous des maîtrises et des bacs ou au moins un cégep, parce qu’il y a d’excellents programmes en cégep, il y a des gens qui font des techniques en musique pop. Ça devrait être de 50 000 à 70 000 $ qu’on ferait à cause de notre expertise qui est rare. On n’est pas beaucoup à faire de la trompette jazz au Québec, on est peut-être 10. Pourtant, il y en a à la télé, à Belle et Bum, s’il y a un gala il va y avoir un trompettiste, on les voit. On les voit partout les musiciens, des fois on les reconnait : « ah, lui était à la Saint-Jean. » Souvent ceux de Belle et Bum font les spectacles de la Saint-Jean. C’est toute la même petite clique, il n’y en a pas tant. Je ferais une révolution! (rires) C’est ça mon petit topo sur la misère des musiciens! On n’est pas à plaindre, on habite au Canada, on n’est pas dans un camp de réfugiés syriens. Mon travail c’est de faire de la trompette, je n’ai pas à me plaindre.
Myriam : Oui, mais si ça pourrait être mieux, ça pourrait être mieux quand même…
Nic : C’est clair. Surtout que tout le monde en écoute tout le temps de la musique. Il y avait des gens qui ont lancé l’idée qu’il pourrait y avoir un taxe sur tous les objets sur lesquels tu peux streamer : laptop, téléphone intelligent et voiture connectée. À l’achat, tu paies déjà tes droits d’auteurs que tu vas streamer. Ça se calcule combien, dans une période… par exemple, ton iPhone tu vas le garder 3 ans, sur le 900 $ que ton iPhone 12 va te coûter, il va y avoir un 50 $ de plus et les droits d’auteurs vont être payés. Parce que c’est là-dessus qu’on le consomme. Dans le temps, il y avait des cassettes et des disques vierges et il y avait une taxe sur les disques vierges parce que les compagnies de disque ont fait valoir que la plupart du temps les CD vierges servent à copier de la musique donc ils ont dit aux gouvernements qu’ils allaient mettre un prix sur les CD vierges, sur leur vente, à la source et ça a été redistribué aux labels. Ça pourrait être ça, mais ils se battent dur comme fer les compagnies comme Bell ou Apple pour ne pas que ça se passe, pour ne pas qu’il y a de réglementation. Plus on vote à droite, moins il y a de réglementation et plus de monde qui est lésé. Ça ouvre une boîte de Pandore de débats sociaux. […] C’est juste que tout le monde ait son du. Spotify fait ben trop d’argent. Ça prend tellement tellement de monde qui écoute une chanson pour faire 1000 $. Si tout le monde faisait… Par exemple, tu veux écouter mon album sur Spotify, tu me donnes 1 $. J’aurais déjà fait 5 000 ou 6000 $ depuis la sortie de mon EP, mais là, comme les choses sont là, je vais avoir 17,95 $. C’est une blague. Un peu plus avec Apple Music et encore plus avec Sirius avec la radio satellite, c’est ce qui paie le plus, mais je ne suis même pas sûr de rentrer dessus. Les droits d’auteurs, ils rient de nous, c’est même 20 $ toutes mes écoutes Spotify. C’est fou hein? Je pense que ça va changer, ça n’a comme plus d’allure et le monde commence à s’en rendre compte, mais pendant ce temps-là le boss de Spotify donne 150 millions à Joe Rogan pour son exclusivité de podcast. […]
Myriam : Je pense que c’est important que les gens voient ce pan-là. Souvent, quand les gens voient Pierre Lapointe aller faire des envolées lyriques au Gala de l’ADISQ dire que Spotify paie pas assez, j’ai l’impression qu’ils se disent « c’est Pierre Lapointe, il peut se le permettre » …
Nic : C’est quand même un millionnaire mais c’est vrai qu’il pourrait tellement faire plus d’argent. Pierre Lapointe doit recevoir des chèques de 600 $ de Spotify, pourtant si tu veux le booker pour un festival il doit charger 50 000 $ pour un spectacle. Ça devrait payer plus. Un album, dans le temps, c’était 30 $. Imagine Charlebois son vinyle en je ne sais pas quelle année qu’il en a vendu 800 000 exemplaires, c’est 800 000 fois 30 $. Il faisait beaucoup d’argent. Maintenant, 800 000 ça donne un chèque de 30 $. Ça a été divisé par 100. Mais je suis quand même content, ça vaut quand même la peine d’être musicien, je reste positif.

1. Ton lecteur de musique plante sur une île déserte, tu peux seulement écouter une chanson, c’est laquelle?
Flamenco Sketches de Miles Davis

2. Ta chanson de rupture préférée?
If you leave me now de Chicago

3. Ta chanson d’amour préférée ?
Feels like making love de D’Angelo

4. Un.e artiste que tu aimerais que les gens connaissent davantage ?
Samora Pinderhughes

5. Si tu pouvais écouter un seul album pour l’année à venir, ce serait lequel?
KIWANUKA de Micheal Kiwanuka

6. La chanson qui te rend le plus heureux ?
These are soulfull days de Lee Morgan

7. Un.e artiste / groupe qui t’inspire beaucoup ?
Mac Miller

8. La chanson qui t’obsède en ce moment?
Really Love de D’Angelo

9. Une chanson que tu aimerais avoir écrite?
Strasbourg St. Denis de Roy Hargrove

10. Ta chanson (à toi en tant qu’artiste) préférée?
Spatial

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