Être femme en temps de guerre

L’Espace Go présente Une femme à Berlin

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Par : Marie-Claude Lessard

Pour ouvrir sa saison écourtée pour cause de rénovation, l’Espace Go, en collaboration avec Les Sibyllines, se transporte dans un Berlin ravagé par la guerre. Sous la gouverne impeccable de Brigitte Haentjens, quatre comédiennes provenant de plusieurs générations incarnent le journal intime que la journaliste Marta Hillers a tenu du 20 avril au 22 juin 1945 pour détailler comment elle a vécu la capitulation de Berlin face à l’armée rouge.

Vivre dans des conditions insalubres, mourir de faim et de froid, repêcher de l’eau dans des sceaux, subir des agressions sexuelles effroyables… Telle était la réalité de toutes les femmes berlinoises, campées ici par Évelyne Rompré, Évelyne de la Chenelière, Louise Laprade et Sophie Desmarais. Ne quittant jamais la scène, les actrices, vêtues de robe aux motifs différents, mais portant les mêmes chaussures noires, donnent vie au récit d’Hillers au nom de toutes les personnes violées qui n’ont pas eu l’opportunité d’exprimer leurs histoires. Même si elles jouent le même rôle, chacune des interprètes apporte sa propre couleur, sa résilience, sa vulnérabilité et sa ténacité. Sophie Desmarais, qui hérite du plus de répliques, offre une partition élégante et crédible. Alors que Évelyne Rompré affiche une magnifique fragilité lorsqu’elle ne se transforme pas en soldat, Évelyne de la Chenelière, totalement investie, livre son texte avec une vérité et une intensité captivantes. La versatile Louise Laprade, de son côté, propose un jeu sobre qui fait sourire et émeut aux moments opportuns.

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Évidemment, en traitant sans complaisance de la culture du viol, cette pièce arrive à point nommé dans le paysage québécois secoué par l’affaire Sklavounous/Paquet. En prenant en considération le contexte actuel, Une femme à Berlin marque et touche les esprits davantage. Évoluant dans un décor de pierres duquel émane un écran projetant dessins et objets flous, la mise en scène de Brigitte Haentejens laisse toute la place au texte. Par contre, ce dernier s’avère parfois trop dense tant il contient d’images. L’information est débitée rapidement, ce qui déroute le public par moments. Ceci dit, on salue l’idée d’incorporer aux textes des répliques en russe et en allemand.

Haentejens, brillante directrice d’acteurs, propose des choix scéniques pertinents qui rehaussent la portée dramatique de l’œuvre, à commencer par la manière sobre, mais farouchement efficace, d’illustrer les viols. De subtiles chorégraphies que les actrices effectuent avec une précision chirurgicale ponctuent la pièce. La cadence des talons martelant le sol procure autant d’effroi dans le dos que le bruit des bombardements.

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Bref, Une femme à Berlin bouleverse grâce à l’instauration d’un climat oppressant, une mise en scène empreinte d’émotions et de rigueur qui traite d’un sujet délicat avec classe et franchise, et une distribution extrêmement juste.

La pièce est présentée à l’Espace Go jusqu’au 19 novembre.

Texte révisé par : Ho-Chi Tsui

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