On vous présente : FUUDGE

FUUDGE, une musique qui décoiffe!

© Micheal Jappan

Par : Myriam Bercier

MatTv vous présente une nouvelle chronique : On vous présente … En effet, dans les prochaines semaines, nous vous ferons découvrir des artistes underground qui méritent d’être plus connus. Cette chronique se déclinera en trois parties : un aspect descriptif de l’artiste, des questions générales sur sa carrière et un quiz musical rempli par l’artiste. Le sujet de notre troisième chronique est : FUUDGE!

Le groupe FUUDGE est dirigé par David Bujold, assisté de Pierre-Alexandre Poirier-Guay à la basse, Olivier Laroche à la batterie et Vincent LaBoissonnière aux claviers et au mellotron. Ils ont participé à la 20e édition des Francouvertes en 2016, desquelles ils se sont rendus en demi-finales. Une édition qui a vu défiler des artistes tels que Sarahmée, La Famille Ouellette et Mon Doux Saigneur. C’est d’ailleurs en participant à ce concours qu’ils ont dû changer leur nom. En effet, à la base, le groupe s’appelait Fudge, avec un u. Or, un groupe du même nom avait participé aux Francouvertes dans les années 1990 et pour éviter les confusions, l’organisation a proposé aux membres du groupe de changer de nom. Ils ont donc adopté le deuxième u. David Bujold a expliqué ce choix de nom à L’Acadie Nouvelle ainsi : «je cherchais quelque chose qui représentait le style de musique. J’aimais ça parce qu’il y a un peu de musique qui est crue par moment et aussi le fudge est un aliment qui est lourd, dense, sucré qui peut même tomber sur le cœur et je trouvais que ça représentait bien la musique du groupe.»


Fuudge aux Francouvertes 2016. Photo par Jean-François Leblanc.

Depuis 2016, le groupe ne chôme pas : il a lancé deux EP, un éponyme en 2016 et Man! en juin 2017 ainsi que deux albums : Les Matricides en novembre 2018 et Fruit-Dieu en janvier 2020. Sur leur page Bandcamp, ils se décrivent eux-mêmes comme étant un «groupe de stoner grunge psychédélique québécois». Les influences derrière leurs chansons sont multiples et passe des Beatles aux Kinks en passant par Genesis, à Nirvana ou encore à Queen of the Stone Age. Dans le dernier album, Fruit-Dieu, les chansons douces et les chansons qui bûchent davantage se suivent et s’assemblent, offrant un produit expérimental mais accessible. La mort et la religion semblent être des thèmes récurrents des textes de Bujold, mais il faut parfois voir plus loin que le premier degré. En effet, une chanson comme Mourir j‘aime trop ça ne parle pas tant de la mort en soit que de l’autodestruction de soi ou d’une relation par exemple. Les Matricides, la pièce maîtresse de son premier album, ne parle pas vraiment de tuer sa mère biologique, mais plutôt de la fin du monde et des gens qui tuent la terre par leurs actions. C’est en réalité une pièce à teneur environnementale!

J’ai eu la chance de m’entretenir au téléphone avec le multi-instrumentiste et leader du groupe, David Bujold. Il y a été question de processus créatif, de religion et d’allier volonté de créer seul mais de performer en groupe. Fait à noter, le groupe a annoncé présenter en primeur un de leur spectacle en entier ce vendredi 24 avril sur leur page Facebook à 20h (demain!). C’est un spectacle qui a été filmé le 22 novembre dernier à L’Anti-Bar & Spectacles. Cliquez ici pour plus d’informations.

 

Myriam : Qu’est-ce qui t’a amené à faire de la musique?
David : En fait, moi mon père est chansonnier, il n’a jamais été connu, c’est comme une espèce de musicien de l’ombre. Il a fini par laver des vitres pour gagner sa vie, il a une petite compagnie d’entretien ménager mais depuis que je suis tout petit il joue de la musique et il chante des chansons; il m’a un peu transmis l’amour de la musique.

Myriam : J’ai lu que tu tentais de faire un album par année. Où trouves-tu ton inspiration pour composer autant?
David : L’inspiration c’est quelque chose qui est dur à expliquer en fait, c’est comme un peu impossible à expliquer. Il y a manière de stimuler la création sans attendre l’inspiration. Dans le sens que tu peux provoquer la production de chansons de toutes sortes de manières.Tu peux trouver toi-même ta propre technique, tu peux inventer un jeu pour inventer une chanson… Donc il y a plusieurs processus pour faire des chansons. Moi […] je base souvent mes chansons avec des trucs qui sont venus de l’inspiration mais après ça on bâtit souvent à partir d’un matériel qui vient d’une inspiration, on le bâtit après ça avec je sais pas, en cherchant. Mais tu sais l’idée de faire un album par année, je m’inspire de la cadence de production des artistes dans les années 60. Quand tu regardes des groupes comme les Beatles ou les Kinks ou n’importe quel groupe des années 60 sortait un album par année. Il y a eu comme une espèce de nouveau mouvement chez certains artistes au Québec ou aux États-Unis [et ailleurs]. Il y a certains artistes qui ont pris cette cadence-là de faire un album par année et en regardant ça, ça m’a donné le goût de garder cette cadence-là de production parce que des fois je trouve ça épuisant tu sais. Tu crées quelque chose et des fois ça prend comme… juste le temps de le mettre en marché ça prend un an et là te remettre à écrire ça prend un autre deux ans. Faire un album tous les quatre ans par exemple ça ne m’intéresse pas, je trouve ça trop long en fait. On dirait que moi dès que je sors un album, je pense tout de suite au prochain et j’ai hâte tout de suite de montrer aux gens qu’est-ce qui m’inspire à ce moment-là.

Myriam : Je vais rebondir, tu as parlé de processus de création, c’est quoi le tien?
David : Moi j’essaie d’avoir toujours quelque chose pour noter justement l’inspiration vu que c’est dur à expliquer, ça arrive dans des moments inattendus. C’est sûr qu’on est dans une époque qui facilite ça avec nos téléphones on a toujours quelque chose pour enregistrer. Donc moi souvent je fonctionne comme ça, j’ai mon enregistreuse dans mon téléphone comme tout le monde et j’ai un bloc-notes aussi comme tout le monde donc à tous moments, dès que j’ai une idée, je m’arrange pour la noter, que ce soit de manière audio ou par écrit. Mais je faisais ça aussi avant que l’avènement des téléphones nous frappe, j’avais tout le temps un calepin, mais c’était un peu plus complexe, parce qu’il fallait que dès que j’avais une idée musicale et que je voulais la noter fallait que je trace une portée et que je l’écrive à la main donc c’était peut-être moins spontané que maintenant. Après ça moi quand j’arrive dans le studio et je me dis «ok là j’ai du temps aujourd’hui pour avancer la création» bien je sors ces notes-là, je sors mon calepin virtuel, je sors tous les enregistrements, je note des choses. Je me dis «ah bon j’ai trois ou quatre chansons là-dedans», j’en avance une ou deux ou trois, à tâtons comme ça je finis par avancer et me retrouver avec une dizaine de chansons et faire un album (rires).

Myriam : Fuudge a lancé son dernier album, qui s’appelle Fruit-Dieu, le 31 janvier 2020. Je sais que vous vouliez vous lancer dans une tournée avec cet album-là. Est-ce que la situation actuelle risque de freiner ton processus créatif pour ton prochain album ou on peut quand même s’attendre à un nouvel album en 2021?
David : Ouais, c’est une bonne question ça. C’est sûr qu’on avait des shows de prévus pour l’été et même pour l’automne, et là on ne sait même plus si l’automne va avoir lieu mais on a quand même espoir, mais on reste plus aux aguets, on va voir si l’automne il peut se passer de quoi, on va faire de quoi. Peut-être que le printemps est plus plausible comme moment pour faire une tournée, mais moi je garde le fort pareil, je veux dire je garde le cap sur un autre album en 2021 donc on va voir comment ça va arriver tout ça!

Myriam : Tantôt on parlait d’inspiration, ton dernier album s’appelle Fruit-Dieu. Outre le titre, il y a quelque chose de liturgique qui semble émaner de l’œuvre. Est-ce que la religion est quelque chose qui t’inspire particulièrement?
David : Oui. C’est comme le monde de la musique stoner, métal ou des choses comme ça utilise souvent des images fortes comme le diable, Dieu… Quand tu écoutes du Black Sabbath et que tu entends Ozzy [Osbourne] dire «Oh God, help me!» ou des choses comme ça tu sais je pense que c’est comme une espèce de lexique qui est déjà présent dans la musique qui bûche en général, donc c’est un peu naturel pour moi d’aller piger là-dedans. Ça fait partie des influences dans lesquelles je vais piger quand je crée des trucs pour FUUDGE. Mais outre ça, c’est quelque chose aussi qui m’a habité moi dans ma jeunesse, mes parents étaient chrétiens et je suis allé à la messe tous les dimanches jusqu’à ce que j’aie 11 ans. Ça fait partie un peu de mon bagage culturel la religion même si je ne suis plus religieux réellement. C’est quelque chose quand même qui me fascine, qui est fascinant pour n’importe qui qui s’y intéresse en fait. Mais j’utilise un peu ça d’une manière humoristique un peu parce que c’est un peu gros de commencer à citer des trucs de la bible et tout ça et moi je le fais d’une manière un peu second degré; je ne me prends pas au sérieux là-dedans.

Myriam : Est-ce qu’il y a d’autres thèmes que celui-là qui t’inspire pour écrire des chansons?
David : Bien sûr, évidemment. C’est sûr que j’essaie d’aller chercher dans mes propres expériences humaines, les choses qui me «challengent», j’essaie d’écrire à propos de ça. Souvent je vais prendre soit une émotion ou une situation que je vis. Ce que je fais souvent c’est que j’essaie d’extrapoler et de bâtir un peu de fiction autour de ça pour rendre une anecdote ou une situation que je vis plus grosse que nature, en fait la dénaturer et la rendre un peu insufflée de la fiction pour que ça devienne quelque chose d’encore plus intense, pour pas que ce soit juste de l’autobiographie. Ça devient comme un mix entre la réalité et la fiction. C’est sûr que ce qui m’intéresse souvent c’est le côté un peu glauque, un peu dark, énigmatique des textes que je fais, c’est comme une espèce de ligne directrice qui est importante pour moi. Souvent, il y a des choses que je vis qui ne sont pas aussi intenses ou aussi down que ça. Des fois, tu peux lire mes textes et avoir l’impression que je suis vraiment suicidaire ou complètement déprimé (rires) mais en réalité, c’est juste que je pousse plus loin, comme si je devenais un personnage. En même temps, je pense que de rendre les choses plus intenses aussi ça fait que les gens, ça les touche plus ou ça interpelle plus l’imagination.

Myriam : J’ai lu en entrevue que tu tenais à ce que FUUDGE soit reconnu comme un groupe, malgré que tu travailles majoritairement seul en studio. Comment arrives-tu à jongler avec ton besoin de créer seul et celui de performer avec un groupe?
David : Ça se fait bien quand même, j’avais déjà mis au clair avec le groupe cette double dimension-là que je voulais préserver. Au départ, quand j’ai créé le groupe, j’étais complètement tout seul. C’était un projet et je savais qu’il fallait que je recrute trois musiciens pour m’accompagner quand on serait prêt à faire des show mais j’ai amorcé tout de suite le processus de création et d’enregistrement sans eux, et je me suis senti bien là-dedans parce que c’est quelque chose que je fais depuis que je suis tout jeune en fait : mes premiers enregistrements je les faisais tout seul avec un quatre tracks dans ma chambre quand j’étais ado et j’ai toujours un peu fait ça dans ma vie en général, dans plusieurs projets que j’ai menés. En fait, j’ai jamais vraiment réussi à avoir un groupe, ça a toujours plus été un travail solitaire pour moi la création et l’enregistrement. Ça a fait de moi un multi-instrumentiste. Le fait que je sois capable de le faire me permet de le faire. Il y a plusieurs dimensions aussi. Dans l’état actuel des choses, c’est pas nécessairement évident monétairement pour les artistes. Moi, produire un disque, ça me coûte vraiment pas cher parce que je peux le faire tout seul et j’ai mon propre studio. Les gars dans le groupe comprennent bien ça, vu que j’ai mis les choses au clair avec ça, ça fait que tout le monde est confortable avec ça. Je fais attention quand même, je les invite à jouer une ou deux chansons par album les gars viennent jouer un instrument. Ils apparaissent quand même sur l’album. Ils vont chercher leur sentiment d’appartenance avec tout ce qu’on vit en tournée finalement parce que l’album en soit c’est comme la moitié de la vie d’un groupe, après ça il y a tout l’aspect spectacle qui vient combler l’autre moitié. Donc eux, ils goûtent quand même à tout ça qui est quand même une grosse partie de l’identité de FUUDGE selon moi. Qu’est-ce qui se passe en show, c’est une bonne grosse moitié de l’identité de FUUDGE, donc je pense que les gars ont quand même un gros sentiment d’appartenance au projet malgré ça.

Myriam : Ok, la dernière question, c’est comme une question bonus. Je vais t’expliquer un peu le processus derrière ça sinon elle a l’air pas rapport. En gros, l’idée me vient d’un podcast de Jason Bajada dans lequel il disait je pense que c’était avec Fanny Bloom que des fois les journalistes culturels posent un peu des questions que c’est pas ça que les artistes aimeraient se faire poser. Donc, je te donne le pouvoir de te poser une question mais il faut que tu y répondes. Donc en fait c’est : est-ce qu’il y a  une question en entrevue que tu aimerais ça te faire poser?
David Bujold a un peu regretté que je ne lui aie pas préalablement fait parvenir cette question. Je lui ai donc envoyé avec son quiz musical afin qu’il y réfléchisse. Voici ce qu’il m’a répondu :

Pourquoi tes textes sont si simples et dépouillés?
Réponse: Premièrement écrire des textes de chanson c’est un défi pour moi, c’est pourquoi d’une part je m’en tiens à l’essentiel. Mais aussi à travers ce processus je me suis trouvé une identité. Je tente de créer des phrases courtes, qui peuvent être interprétées de plusieurs manières, qui sont intrigantes et troublantes. Face à ces phrases, je ne sens pas le besoin de développer, c’est pourquoi aussi je répète souvent, ça devient des mantras agressifs. Finalement j’adore les chansons aux textes courts comme certaines pièces de Nirvana sur Bleach et c’est de ce genre de pièces que je m’inspire.

Quiz musical réalisé par l’artiste :
1. Ton lecteur de musique plante sur une île déserte, tu peux seulement écouter une chanson, c’est laquelle? Atom heart mother de Pink Floyd. Premièrement ça tombe bien, elle est 23 minutes de long haha! mais c’est pas pour ça spécifiquement que je la choisis. Elle est juste phénoménale cette oeuvre, les cuivres et les chœurs sont fascinants, surréels, il y a des moments fragiles, d’autres épiques, du langage inventé, de la musique concrète… tout y est!
2. Ta chanson de rupture préférée? Ne me quitte pas, Jacques Brel. Un classique, pathétique à l’extrême, le gars il finit dans les bas-fonds du misérable. Perfection.
3. Ta chanson d’amour préférée ? I want you (She’s so heavy)The Beatles. Texte minimaliste comme je les aime, riff sombre, finale démesurée noyée de “noise”…
4. Un.e artiste que tu aimerais que les gens connaissent davantage ? Barrdo
5. Si tu pouvais écouter un seul album pour l’année à venir, ce serait lequel? Je pense que je n’écouterais simplement aucun album.
6. La chanson qui te rend le plus heureux ? Dreams, Fleetwood Mac
7. Un.e artiste / groupe qui t’inspire beaucoup ? Elliot Smith
8. La chanson qui t’obsède en ce moment? All is lost, Wasted Shirt (side project de Ty Segall). Brutal.
9. Une chanson que tu aimerais avoir écrite? La mélodie “C” de Francis Poulenc. Le texte est de Louis Aragon. Poulenc est mon compositeur classique favori, j’ai une fascination totale pour son oeuvre.
10. Ta chanson (à toi) préférée? Je suis très fier de “Beurrée d’marde” 🙂

La semaine prochaine je m’entretiens avec Eugénie Jobin, membre du groupe Ambroise!

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