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Le cas Nicolas Rioux d’Erika Mathieu

Le cas Nicolas Rioux : ce que notre opinion ne dit pas de nous

Le cas Nicolas Rioux
Crédit photo : Danny Taillon

Par : Annie Dubé

C’est dans le cadre de la formule Les 5 à 7 Duceppe que le public peut présentement découvrir la pièce d’Erika Mathieu : Le cas Nicolas Rioux. Présentée dans une petite salle du sous-sol, s’y rendre est en soi une sorte de voyage vers un lieu hors du temps.

Nous entrons dans l’immense salle principale, vide de public, présentant les décors majestueux d’un autre spectacle. On n’est pas sûr d’être au bon endroit… Puis, une poignée de spectateurs présents au bas des marches se font offrir un breuvage par un gentleman aux cheveux blancs, qui nous informe qu’il y aura aussi du café et des sandwichs dans la salle. On se demande, dans quelle salle ? On suit les indications, avec l’impression d’errer dans la salle des machines du Titanic, ou peut-être dans l’escalier de secours d’un hôtel digne de l’univers de Stanley Kubrick.

On sait qu’on y est quand on se fait offrir un petit sandwich par l’un des acteurs en personnage, qui tient beaucoup à ce que l’on soit bien nourris pour ce qui nous attend (avec ou pas d’croûte, je n’ai pas remarqué). Rigolo, il interagit avec les spectateurs dès leur arrivée, comme si la pièce n’avait ni début ni fin, dans cet univers souterrain. On sent alors qu’on est, nous aussi, des citoyens de Sainte-Victoire-de-l’Espérance, où un conseil municipal spécial a lieu de toute urgence pour régler une situation inédite dans cette petite ville.

Le cas Nicolas Rioux - Duceppe
Crédit photo : Danny Taillon

Mon voisin immédiat de siège et ses chaînettes sont dans leur personnage; le langage corporel est habité par l’âme de celui-ci, pendant qu’il boit son café dans un gobelet jetable. On voit qu’il est vraiment pompé d’être là, et il m’informe, avant le début de la séance du conseil, qu’il est là pour parler de ce maudit Nicolas Rioux, et me demande si je le connais. Amusée, je lui réponds que oui, j’ai entendu parler de son cas !

Dans les faits, je n’avais aucune idée de ce qui m’attendait.

Un conseil de ville bien spécial

Devant une grande table, munie d’une bruyante dactylo, le conseil débute la séance et nous informe qu’une pièce de théâtre sera présentée au centre culturel de la ville, et qu’on y trouverait de l’appropriation culturelle. Les citoyens sont invités à prendre la parole et nous dire ce qu’ils en pensent, bien que personne ne l’ait vraiment lue.

Avec toute la bonhomie du monde, on rit énormément d’entendre ces personnages, comme l’intense coiffeuse du village, devenir de plus en plus en colère contre l’auteur de la pièce : ce fameux Nicolas Rioux, originaire de la place et désormais homme de théâtre qui a terminé des études en dramaturgie au Conservatoire. On se laisse emporter par leur fièvre : ouais, pour qui se prend-il, celui-là, de venir semer la bisbille avec sa tête enflée de vedette ?

Lentement, mais sûrement, tout dérape. On plonge en pleine hystérie collective, et cet exercice démocratique ressemble de plus en plus à une forme pure de barbarie.

Sainte-Victoire-de-l’Espérance, PQ

L’autrice met alors le doigt à juste titre sur les dangers des subjectivités personnelles, qui s’autoconfirment et se cognent à celles des autres, pour ensuite faire boule de neige. Les sensibilités sont à fleur de peau et les dérives finissent par glacer le sang. Le brio de ce texte est son habile manière de nous porter à travers la comédie vers un pas de recul face aux effets d’entraînement, au biais de chacun, à la version imaginaire que l’on peut se faire de l’autre, et la fragilité de cet équilibre social, entre la bienveillance et le totalitarisme.

Comment sortiront-ils de cette impasse sans tomber dans une révolte digne du Moyen Âge ? Eh bien, ça, je ne vous le dis pas. Le dénouement de cette histoire, à voir absolument, m’a complètement bouleversée, m’a jetée en bas de ma chaise, puis, enfin, m’a soulevée vers ce que je crois être un chemin vers la sainte victoire de l’espérance…

Astucieusement, on passe d’une hystérie collective à une résolution finale qui ne laissera pas grand monde indifférent face au fait que, parfois, on ne sait pas ce que cache la réalité des autres; parfois, sans le vouloir, on contribue malgré nous à un drame.

La distribution, attachante et incarnée, contribue à créer un univers qui contient bien plus que ce que l’on pourrait croire, sans qu’on sache trop où s’arrête la réalité et la fiction, puisque nous sommes entre deux mondes. En tant que spectateurs, nous sommes à la fois au théâtre pour se divertir et parmi les figurants de la démocratie.

Crédit photo : Danny Taillon

Cette pièce, qui explore les limites de la liberté d’expression, est tout autant au sujet de l’angle-mort des non-dits, auxquels on oublie peut-être de porter notre attention dans le brouhaha de la vie.

En sortant de cette salle et en refaisant le trajet inverse à la fin de cette heure bien condensée de théâtre, le gardien de sécurité m’a demandé pourquoi une telle émotion bouleversée s’affichait sur mon visage. Il a dit : Vous avez compris la pièce ? C’est drôle !

Oh, oui, monsieur l’agent. J’ai très bien compris la pièce, justement. Et elle est à voir pour cette même raison.

Chapeau bas !

Jusqu’au 30 septembre 2022, dans les coulisses du Théâtre Jean-Duceppe de la Place des Arts.

 

Texte Erika Mathieu
Mise en scène Patrick R. Lacharité
Conseil dramaturgique François Archambault
Interprétation Manon Lussier, Joëlle Paré-Beaulieu, Christophe Payeur, David Strasbourg, Alex Trahan, François Trudel
Scénographie et direction technique Jenny Huot
Costumes Chloé Barshee

Lumière Marie-Aube St-Amant-Duplessis
Musique Étienne Thibeault
Assistante à la mise en scène et régie Claudie Gagnon
Une production La Fratrie

Crédit photo de couverture : Danny Taillon

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