Génération selfie à la dérive

Critique de la pièce de théâtre Les Insectes

InsectesCover

Par Maxime D.-Pomerleau

En rentrant mercredi soir, comme d’habitude, j’ai ouvert mon ordinateur et me suis connectée à Facebook, puis Google, puis mes courriels, puis… Réflexe des temps modernes, cette routine est inscrite dans le mode de vie de toute personne issue de la génération Y.

Et si, comme le disait la pièce Les Insectes, présentée à la Balustrade du Monument National jusqu’au 13 juin, c’était désormais notre historique en ligne qui nous définissait? Aussi bien vérifier dès maintenant les allures du mien. Recherche routinière sur des sites de culture, articles de presse, innombrables courriels et pages Facebook visionnées, le mien est encore fidèle à ma personnalité et mes intérêts, et ne contient pas trop de traces de pathétisme et d’affaissement cérébral. N’empêche, l’image reste bien gravée : ce n’est plus l’histoire qui dicte le futur, mais l’historique. Si ce n’est pas fiché quelque part en ligne, ça n’a jamais eu lieu. De même, ce qui se passe sur le web est cent fois plus hot que ce qui se passe devant nous.

La pièce, une production de la jeune compagnie Le temps d’un spectacle, met en scène sept personnages dont le quotidien est perturbé par les réseaux sociaux. Ils nous ressemblent par leur capacité à rester fonctionnels malgré les discussions hachurées. Le constat est fait depuis longtemps; nous savons que nous sommes tous comme des mouches devant la lumière de nos téléphones cellulaire, incapables de se concentrer sur autre chose dès qu’ils apparaissent dans notre champ de vision. C’est cette tendance égocentrique et ce déséquilibre entre nos rapports dans la vie actuelle et la réalité virtuelle que Les Insectes tente de dénoncer. Le texte d’Élodie Labbé recèle plusieurs petites perles qu’on retient en pensée, autant dans les dialogues (le Skype grivois entre Eve Magin et Étienne Thibeault, aussi à la conception sonore) que dans les affirmations troublantes de vérité lancées au public : « Je suis un message texte. Je suis un appel enregistré. Je suis un Like. » À la question « Miroir, miroir, qui est la plus belle? » le téléphone répond avec notre meilleur selfie. On sent un désir chez l’auteure de délaisser le paraître et se recentrer sur l’auxiliaire être.

La mise en scène de Jacinthe Gilbert (Les Troyennes) propose quelques beaux instants, notamment les moments de solitudes où tous les comédiens sont mis à profit; les chats érotiques de PerfectStorm et la très chouette valse des cellulaires. Par contre, l’espace étant très réduit, on sent les interprètes squeezés sur scène et contraints dans leurs déplacements. Il y aurait eu moyen de faire de meilleurs tableaux avec une plus grande fluidité. On saisit rapidement les caractères de chacun des personnages mais l’interprétation est inégale.

Finalement, si le propos général est un peu trop appuyé, n’en reste pas moins que Les Insectes pose un questionnement légitime sur notre relation fusionnelle avec le Wi-Fi (savamment démontrée par une femme qui coupe Internet à la maison pour sauver son mariage), sujet qui se retrouve dans de nombreuses productions théâtrales ces dernières années. On aurait eu besoin de chair autour de l’os; on reste quelque peu sur notre faim. C’est une première œuvre honnête, mais qui ne nous fait pas oublier notre quotidien d’accros aux technologies!

Insecte

Écrit par

Geekette de la musique de champ gauche, passionnée de culture et de médias, animatrice radio, artiste en performance et petite voyageuse. Doyenne des collaboratrices de MatTv.ca!

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