L’Homme, cet animal triste

Mélanie Demers inaugure l’édifice Wilder

AnimalTriste_FrancisDucharme96©Mathieu Doyon© Mathieu Doyon

Propos recueillis par Sébastien Bouthillier

La chorégraphe Mélanie Demers ouvre des poches de lumière ou met en lumière des zones d’ombre. Elle inaugure l’édifice Wilder en y présentant le premier spectacle de l’Agora de la danse : Animal triste, sa plus récente création où elle contemple la condition humaine à la loupe. MatTv s’entretient avec la talentueuse récipiendaire du prix du Conseil des arts et des lettres du Québec, attribué à la meilleure œuvre chorégraphique lors de l’édition 2015 des Prix de la danse de Montréal. L’artiste a dansé pour O Vertigo durant une décennie avant de fonder MAYDAY, sa propre compagnie.

Ton spectacle s’intitule Animal triste?

C’est une petite méditation sur l’histoire de l’humanité qu’un livre intitulé Sapiens m’a inspirée. J’ai eu envie de transposer l’histoire de l’humanité dans le corps des quatre interprètes avec qui je travaille. D’abord viscéral et primitif dans la façon de l’aborder, le spectacle devient plus construit et civilisé dans la représentation du corps.

Comment les mouvements de danse témoignent du passage du viscéral au civilisé?

Il n’y a rien de mieux que la danse pour transposer notre côté animal, cet aspect biologique sous-jacent révélant notre interdépendance les uns aux autres. Des mouvements se dégagent, une politique du vivre ensemble où les quatre protagonistes sont constamment reliés entre eux : chaque action de l’un influence celles des autres.

Selon toi, la danse acquiert une signification politique?

Le corps humain est politique, chaque homme ou femme porte une charge reflétant le contexte où il se trouve. À travers le casting hétérogène ou dépareillé d’Animal triste, j’ai essayé d’établir une harmonie. Les interprètes n’ont ni le même type de corps ni la même formation, donc le contexte devient poreux, les tensions et les lignes de faille apparaissent.

Mélanie Demers (Sabrina Reeves)© Sabrina Reeves

La chorégraphie est rodée?

Les joueurs de hockey ne répètent pas leurs mouvements, mais vont plutôt où la puck est. Comme eux, j’ai plutôt négocié les mouvements, mais ils demeurent improvisés, même si la structure du spectacle est écrite. Les mouvements s’écrivent au fur et à mesure que la pièce se vit parce qu’ils ne sont pas appris, mais générés par les situations, les systèmes et la mise en scène.

Alors, d’où émane la beauté du spectacle?

Nous avons élaboré une esthétique de l’échec parce que les interprètes et moi tentons constamment quelque chose sans obtenir le succès voulu. En fait, nous nous donnons des tâches impossibles à réaliser que nous aimons tout de même essayer. Par exemple, je peux demander aux quatre interprètes de créer un unisson sans chorégraphier les mouvements. C’est voué à l’échec, mais une harmonie ressort de notre volonté d’essayer.

Animal triste laisse-t-il entrevoir ce que tu penses de l’avenir?

Contrairement à mes autres œuvres, où un sens se dégageait de l’accumulation de courts tableaux, quatre chapitres constituent Animal triste : la naissance de la vie avant l’apparition de l’Homme, la fresque des civilisations, le clan protecteur, puis la quête spirituelle pour accéder à quelque chose de plus grand que soi. S’il existe une ouverture vers l’avenir, elle se trouve au quatrième chapitre, qui rappelle le sacrifice digne du mythe grec. Dans ce spectacle, le temps se distend et la scène paraît moins anecdotique.

AnimalTriste_ChiLong94©Mathieu Doyon© Mathieu Doyon

As-tu sélectionné les interprètes pour leur compatibilité politique?

(Rire) Pour leur incompatibilité en danse, car cela crée des tensions intéressantes. Amis, ils s’entendent très bien dan la vie! Dans la vingtaine, le fougueux Riley Sims arrive de Toronto, il se donne au maximum. Au pinacle de sa forme, Francis Ducharme est dans la trentaine. Issu du monde du théâtre et du cinéma, il aborde le mouvement d’une façon fort différente. Seule femme de la distribution, Chi Long est dans la quarantaine. Elle a dansé pour les plus grandes compagnies de danse montréalaises, elle possède une expérience hallucinante. Marc Boivin était mon prof à l’école. Dans la cinquantaine, il est le mentor de tous les jeunes danseurs en ville. Voilà quatre solistes qui se partagent la scène en essayant de trouver de la cohérence, d’établir la politique du vivre ensemble. J’ai eu la chance de travailler avec de grands artistes.

Que retiens-tu de Marc Boivin, ton mentor?

Il ne nous enseignait pas que des mouvements. Grâce à lui, je sais que nous développons notre être complet par la danse. Dans ses classes, nous devenons plus que des danseurs, aussi des êtres sociaux, spirituels et philosophes. Son enseignement lie le monde et la société à la danse. Je continue sa réflexion sur le rôle de l’artiste dans la société, un rôle nécessaire mais inutile, parce que l’art est antinomique avec le monde productif, capitaliste et consumériste dans lequel on vit. Rien ne subsiste en danse, sauf le corps à la fin du spectacle et l’expérience cathartique vécue avec le public.

C’est ça, la zone d’ombre de la condition humaine?

Ah, mon Dieu! Les zones d’ombre sont partout! Notre rôle d’artiste est d’aller chercher des petites poches de lumière ou de mettre en lumière toutes ces zones d’ombre. Nous sommes des archéologues du présent.

Pourquoi les quatre interprètes portent un collier de perles?

Les perles proviennent du Dollarama, on s’entend… C’est un objet qu’arbore l’humain pour se distinguer de l’animal. Le bijou est un signe civilisé, royal, et hyper primitif en même temps. Celui qui porte un collier pourrait émaner d’une tribu masaï d’Afrique autant que de la cour du palais de Versailles. Les perles représentent un paradoxe, c’est l’aspect primitif ou civilisé qui ressort quand je les vois? On accorde de la valeur à une pierre, parure de beauté. Ce rituel nous différencie de l’animal.

Tu inaugures l’édifice Wilder, comment te sens-tu?

Difficile à croire que nous vivrons la première dans quelques jours, car c’est encore en chantier. J’ai la responsabilité d’insuffler l’art dans ce lieu, de lui conférer son âme. En Europe, j’ai présenté des spectacles dans des théâtres inaugurés il y a des centaines d’années, où tout respire l’art. Ici, tout est neuf, une pression s’ajoute parce qu’il faut prendre nos marques partout : comment on allume les lumières, le son provient d’où? Puisque nous sommes les premiers, nous inventons le fonctionnement du lieu.

Animal triste, à l’Agora de la danse dans l’édifice Wilder, jusqu’au 25 février.

Texte révisé par : Johanne Mathieu

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