Les Bienheureux

La quête négative du bonheur

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 ©Josué Bertolino

Par Marie-Claude Lessard

Est-il possible de continuellement demeurer dans un état d’euphorie? Peut-on constamment gaver notre cerveau de pensées positives afin de combattre plus facilement les épreuves de la course éreintante qu’est la vie? Est-ce que le deuil, les transports en commun, les ruptures amoureuses, le trafic, les factures, les retards, les enfants, les chicanes, les devoirs, les fêtes d’anniversaire, l’épicerie, les maladies, les réseaux sociaux et les échecs se conjuguent mieux lorsqu’on garde le sourire? Voilà ce qu’expérimentent les personnages dépeints dans la pièce Les Bienheureux, présentée au Théâtre Aux Écuries jusqu’au 23 janvier prochain.

Quinze individus se réunissent chaque semaine et se confient sur le nombre de temps qu’ils ont réussi à rester heureux. S’inspirant du concept de la chaise musicale, le « patient » se retrouvant sans chaise présente l’une des 12 étapes qui mènent soi-disant au bonheur absolu. Pour illustrer ce mode de vie prônant la motivation, Julie-Ange Breton a misé sur un décor rappelant une rencontre entre alcooliques anonymes. Des chaises grises bas de gamme et un chevalet alimenté de feuilles de papier sont entourés par 10 toiles blanches où sont projetées des vidéos tirées de YouTube qui viennent brillamment appuyer les propos véhiculés dans les 12 étapes. Au menu, des clips célèbres comme le Just do it de Shia LaBeouf ainsi  des reprises de chansons et des discours de motivation plus ou moins convaincants réalisés par des artistes/mentors amateurs.  Puisqu’elles mettent en vedette de véritables humains et non des acteurs, ces vidéos, bien que loufoques, agissent comme une gifle en plein visage tellement elles nous renvoient à un portrait terne d’une société axée sur une quête malsaine de reconnaissance publique.

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 ©Josué Bertolino

Rôdée au quart de tour, la mise en scène éclatée signée Michelle Parent regorge de symboles métaphoriques employés judicieusement. Tous les objets et concepts utilisés permettent aux spectateurs de mieux suivre le fil du récit, cerner les tourments des protagonistes et comprendre les messages dénoncés dans le texte. Est-ce qu’il faut religieusement se maintenir dans un état euphorique pour mieux supporter les hauts et les bas de la vie? Il y autant de réponses qu’il y a de spectateurs dans la salle. Fort heureusement,  cette grinçante satire sur la dépendance à la surconsommation de joies préfabriquées  ne cherche pas à enfoncer une morale complaisante dans la gorge du public. Elle partage plutôt des opinions et anecdotes qui font réfléchir à plusieurs degrés différents.

Pour matérialiser ce besoin intarissable d’être heureux, le Pirata Théâtre a embauché cinq comédiens professionnels (Julie De Lafrenière, Cédric ÉgainXavier MaloVéronique Pascal et Annie Valin, tous excellents) et dix non-acteurs bénéficiant des services du Centre de dépendance de Montréal. Tous faisant preuve d’une sensibilité, d’une fragilité et d’une vulnérabilité admirables, le mariage entre acteurs et non-acteurs s’avère pertinent et percutant.

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 ©Josué Bertolino

Afin de connaître l’horaire de la pièce Les Bienheureux et réserver des billets, consultez ce site : http://auxecuries.com/projet/les-bienheureux/

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