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La Meute : Valorisation irréelle

Juste un jeu?

meute1© Suzane O’Neill

Par : Marie-Claude Lessard

La meute, cette nouvelle création de Catherine-Anne Toupin produite par La Manufacture depuis l’immense succès public et critique d’À Présent en 2008, était immensément attendue, mais l’auteure et comédienne répond amplement aux exigences. Son thriller psychologique s’avère particulièrement haletant et bouleversant grâce à la finesse de son écriture tout aussi brutale et incisive que son sujet principal.

Toupin incarne Sophie, une femme de 40 ans qui vient de perdre son emploi dans des circonstances plutôt nébuleuses. Ayant besoin de recul pour refaire le point sur sa vie, elle s’exile dans un gîte où l’accueillent Martin Lizote (Guillaume Cyr), qui a récemment été mis à la porte également, et sa tante Louise (Lise Roy). L’improbable trio forge des liens profonds qui menacent toutefois d’éclater sous le poids des secrets et d’ambigus jeux de manipulation perfides.

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En campant ces personnages désorientés n’assumant pas leur fragilité dans une intrigue mystérieuse se concluant par un revirement judicieusement efficace dans sa simplicité, la comédienne de Boomerang explore une forme moderne de violence peu dénoncée, comprise et somme toute banalisée avec une justesse qui laisse sans voix. Mêlant répliques mordantes hilarantes et monologues touffus étrangement aérés grâce à une pleine maîtrise de la technique du langage théâtral, le texte parvient à montrer les douloureuses répercussions d’un fléau de société sans verser dans la moralité manquant de subtilité. Les spectateurs quittent la salle ébranlés, perplexes, enragés et conscientisés.

Pour instaurer une ambiance lourde à ce huis clos magnifiquement singulier, Marc Beaupré signe une mise en scène aux déplacements épurés qui se distingue toutefois grâce à des valses déchirantes et percutantes que se livrent stroboscopes et fines colonnes de lumières symbolisant l’étouffement et l’étourdissement qui engouffrent les protagonistes. Le vide qu’ils ressentent est illustré d’une brillante façon par des accessoires dénués de personnalité. Des assiettes sans nourriture. Un lit sans couverture. Seul l’alcool apparaît réel. L’alcool, cette bouée illusoire qui procure un faux sentiment de confiance face à la déchéance. Son utilisation comme arme de séduction aurait pu sombrer dans la facilité, mais la dramaturge s’en sert à bon escient pour transporter ses intentions vers un chemin bouleversant complètement inattendu.

meute4© Suzane O’Neill

La distribution nage avec aise dans cet environnement lui donnant toute la lassitude pour créer lentement et naturellement jusqu’à l’explosion. Catherine-Anne Toupin est troublante de vérité, autant dans la voix cassante provoquée par une tristesse accumulée que dans la livraison d’insultes d’une cruauté innommable qui rend son personnage si délicieusement énigmatique. Elle partage une sincère et saisissante complicité avec Guillaume Cyr, qui évite tous les clichés dans la peau d’un travailleur honnête peu instruit n’en pouvant plus d’être le bon gars qui a cessé de se donner le droit de rêver à mieux. Ses percées de colère font frissonner. De son côté, Lise Roy dégage totalement l’inverse dans un rôle volontairement effacé pour mieux exprimer une des facettes de la finale. La comédienne surfe habilement dans la retenue, lui insufflant même une sincère vulnérabilité grâce à son regard perçant.

Bref, jouée et montée avec intelligence, La Meute se doit d’être vue, car elle relate avec une sensibilité crue une réalité qui n’apparaît pas ainsi, car les conséquences ne sont pas perçues, à tort évidemment, limpides. En espérant que cet exercice audacieux fort bien exécuté suscite un bon nombre de réflexions et de gestes concrets.

À La Licorne jusqu’au 17 février.

Texte révisé par : Annie Simard

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