Extramoyen : Classe humaine ou une entreprise?

Le cycle éternel de l’endettement

extramoyen5©Marlène Gélineau-Payette

Par : Marie-Claude Lessard

Théâtre documentaire extraordinaire, Extramoyen : Splendeur et misère de la classe moyenne transforme temporairement l’Espace Libre en un miroir de société dans lequel se succèdent des familles québécoises issues de différentes décennies toutes cataloguées dans cette catégorie fourre-tout qu’est la classe moyenne.

Mais de quoi se compose exactement cette fameuse classe moyenne? Existe-t-elle encore aujourd’hui? Les artisans s’attardent plutôt à poser des faits et à les critiquer objectivement au lieu d’apporter des réponses, ce qui fait de ce spectacle une véritable réussite dont on ressort complètement ébranlé.

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Pour décortiquer toutes les facettes du sujet et sa chronologie, les auteurs Pierre Lefebvre et Alexis Martin, également acteur dans la pièce, ainsi que le metteur en scène Daniel Brière déconstruisent les codes théâtraux établis en mélangeant avec fluidité la réalité (citations de personnalités célèbres et commentaires de style vox pop émis par des « citoyens ordinaires ») et la fiction (sketchs – dont certains sur vidéos – et une parodie de The Price Is Right). Ce choix rend ludique le touffu mais fascinant travail de recherche derrière l’oeuvre en plus de s’assurer que cette dernière demeure avant tout une démarche artistique.

Les têtes d’affiche qui incarnent la mère (Marie-Thérèse Fortin), le père (Jacques L’Heureux), la fille (Mounia Zahzam) et le fils (Christophe Payeur) savent pertinemment qu’ils sont des acteurs campant des personnages devant un public. Ils se permettent alors certains décrochages. Le fait qu’ils arrêtent fréquemment les scènes pour savoir en quelle année ils se trouvent démontre habilement que la classe moyenne traverse incessamment les mêmes problèmes au fil du temps, peu importe la fluctuation des salaires.

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Afin d’accentuer l’idée que le capitalisme constitue la base de la classe moyenne, la scénographie déborde d’objets tous plus inutiles les uns que les autres. Des bouteilles d’alcool ou de cola, des livres et des lampes fabriquées en Inde qui ne fonctionnent pas (la démonstration du trajet pour qu’elles atterrissent dans une boutique du Québec est franchement savoureux et fort créatif). Les acteurs les manipulent naturellement pour dénoncer sans détour la surconsommation (et l’endettement directe bénéfique uniquement au gouvernement), et l’effet se répercute tranquillement mais sûrement dans l’esprit des spectateurs qui se reconnaissent malheureusement beaucoup trop dans les tableaux brossés.

C’est partiellement pour cette raison que plusieurs segments dont celui chez le bureau du premier ministre du Québec choquent et troublent. Ils dépeignent avec une véracité désarmante les éléments caractérisant la déroute de notre société moderne. La trame sonore et les éclairages agrémentent avec justesse les malaises et réflexions que les scènes véhiculent. Excellent acteur lui-même, Daniel Brière dirige ces comédiens d’une main de maître, parvenant à puiser chez eux un réalisme saisissant. Marie-Thérèse Fortin brille tout particulièrement à chacune de ses apparitions, qu’elle se métamorphose en une candidate russe ou en femme au foyer exténuée.

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En pleine promotion pour la pièce, Alexis Martin a déclaré que le théâtre doit stimuler la pensée. Effectivement, Extramoyen conscientise la pensée, la gorge de doutes, l’ébranle dans ses convictions les plus profondes et l’endurcit en la forçant à voir la vérité en face. Que les futurs spectateurs se le tiennent pour dit : bien que globalement plaisante car ficelée et jouée avec précision, l’expérience, de par sa densité et sa cruelle nécessité, ne s’avère pas des plus revigorantes et accessibles, son unique trace d’optimisme résidant dans les sourires des comédiens lors du salut final. Des réels sourires de satisfaction, pas l’un des sept figés exposés dans l’un des segments de l’oeuvre.

Extramoyen : Splendeur et misère de la classe moyenne est à l’affiche au théâtre Espace Libre jusqu’au 29 avril.

Texte révisé par : Annie Simard

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