Elles accusent

Témoignages coups-de-poing

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© Ulysse Del Drago

Par Sébastien Bouthillier

Ni vierge, ni putain, ni mère : les cinq femmes à qui Annick Lefebvre accorde la parole écorchent les oreilles sensibles.  Dans une langue québécoise décapante, J’accuse révèle l’engagement qui les anime intimement.  En reprise après le succès en 2014-15, ces monologues percutent la rectitude politique, qui vole en éclats à cause des tirades sulfureuses de l’auteure.

Dépourvues des moyens de leurs ambitions, les cinq détaillent leur dénonciation contre le jugement que la société porte sur elle et qui leur dicte qui être ou que penser.  Âgées entre 25 et 35 ans, elles déversent leur hargne d’indignées.  La vendeuse encaisse.  L’entrepreneure agresse.  L’admiratrice adule.  L’immigrante intègre.  Et la fille qui aime, aime trop et mal.  Toutes évoquent la beauté et l’amour sans stéréotypes.

« Je dois pas être normale. Parce que je ressens aucune urgence de fourrer avec des nobodies dans des partys, de sélectionner le moins pire de la gang, de me mettre en couple avec lui pis de rester matchée de façon steady avec quelqu’un de quelconque ! » s’inquiète Léane Labrèche-Dor, celle qui aime.

La dramaturge se doutait que l’étiquette féministe oblitérerait sa pièce, mais elle souhaite relever le défi de la catégorisation en dépassant les attentes formelles liées au féminisme.  « Donner la parole à cinq filles lucides, intelligentes et qui ont de l’emprise sur leur propre destin, c’est dommage à dire, mais c’est un acte d’écriture tellement rare que c’en est presque irrévérencieux », affirme Lefebvre.

Pour Alice Pascual, qui incarne l’immigrante intégrée, ce genre n’est pas rabat-joie.  En effet, loin d’être une leçon moralisatrice, les deux heures de sa pièce nous attirent sur le bout du siège, l’oreille tendue pour capter les témoignages dans toute leur intensité et leur densité.  La maîtrise de l’écriture par l’auteure de la pièce repose dans sa capacité à parler politique et féminisme sans devoir l’annoncer pour qu’on s’en aperçoive.

Le premier ministre Philippe Couillard a assisté à la première du Tartuffe au Théâtre du Nouveau Monde l’automne dernier…  J’accuse convie maintenant les dirigeants à s’approcher du monde vrai qu’ils gouvernent grâce à l’authenticité de la parole dérangeante d’Annick Lefebvre, qui déclare mener le combat avec l’arme qu’elle maîtrise le mieux, l’écriture théâtrale.  Car elle plante une écharde dans la langue de bois.

J’accuse, au Théâtre d’Aujourd’hui jusqu’au 22 février, en supplémentaire les 23 et 24 février.

Crédit photos : Ulysse Del Drago

Texte révisé par: Sylvie Lécullier

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