Le Music-Hall de la Baronne

Montréal Complètement Cirque

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Par Maxime D.-Pomerleau

Depuis 2010 et durant dix jours Montréal devient complètement quelque chose. Complètement dingue, extravagante, enchanteresse, imprévisible, délurée, sexy et plus rêveuse qu’à l’habitude. C’est que les fous alliés derrière le Festival Montréal Complètement Cirque la transforment en un véritable laboratoire artistique et collectif, accueillant les compagnies les plus innovantes dans les arts du cirque au monde.

Présenté dans le cadre du 20e anniversaire du Cirque Éloize, le Music-Hall de la Baronne prenait son envol le 3 juillet, nous rappelant à quel point le Québec est un pionnier dans les arts circassiens et que faire rêver les gens est une véritable profession.

À la croisée entre humour, variété, acrobaties et musique, l’univers de la Baronne est à son image : énigmatique et éclaté. Une introduction toute en finesse de l’artiste autrichienne Christine Gruber et ses anneaux aériens donne le ton pour le reste de la soirée. La gangster blonde prend le public en otage avec beaucoup d’agilité et de prestance, cigarette au bec. Une belle manière de commencer le spectacle.

On va dire les vraies choses : Frédéric Lemieux-Cormier donne chaud, et il le sait.

En parfait contrôle de son instrument de prédilection, la roue allemande, il réussit un tour de force en exécutant ses figures acrobatiques sur une aussi petite piste centrale. Je l’avais vu à l’œuvre dans le Cabaret des 7 doigts de la main et il m’avait fait le même effet. Il revient nous éblouir plus tard dans le spectacle avec sa partenaire Myriam Deraîche au trapèze, numéro fluide de voltige qui frappe toujours autant l’imaginaire. Les membres s’entremêlent, on ne sait plus à qui appartient le bras, la jambe ou la cheville et cela crée un effet visuel surprenant.

On se croyait aux Olympiques avec le Bostonnais Michael Lanphear et ses bras [son corps] d’acier dans un numéro de sangles qui donne aussi envie d’être attaché. En ce qui concerne le Cubain Rony Gómez, c’est au sol que ça se passe. Numéro difficile à réinventer s’il y en est un, la jonglerie atteint pas mal sa limite après 6-7 balles… sauf quand elles restent toutes suspendues dans les airs, effet remarquable créé par le jongleur. Ça doit être le sang de Jedi.

Tous les artistes jouent extrêmement bien la carte de la séduction, autant auprès du public qu’entre eux. Les numéros sont gracieux, sensuels et raffinés. Le choix des pièces musicales est absolument parfait et l’interprétation impeccable

Seul numéro en décalage avec le reste de la programmation est celui d’antipodisme. L’agilité, le savoir-faire des Finlandais Rony Gómez et Katerina Reponnen est indéniable mais il manque un petit quelque chose qui fait pop au sympathique numéro IKEA pour égaler les autres performances.

Le clou du spectacle est le duo équilibre porté par Louis-Marc Bruneau-Dumoulin et Camille Tremblay qui, juchés sur leurs cannes, créent une sorte de ballet langoureux, confiné et renversé. Ils réussissent à créer des figures sublimes et la proximité de la scène permet de voir quels exploits leurs corps sont capables de réaliser.

Pour faire le lien entre les surprenantes acrobaties, l’Olympia prend des allures plus de théâtre d’été que de cabaret circassien. Si l’on sent l’intention derrière les mises en scène loufoques entre les numéros, les textes ne sont pas assez assumés et c’est là la faiblesse notoire du spectacle. Le public ne devrait pas se poser la question à savoir si le malaise était voulu ou si la blague est seulement tombée à plat, chose qui est malheureusement arrivé à plusieurs reprises durant la soirée. On mettra sur le dos du rodage quelques longueurs dans l’enchaînement du programme, mais l’animation doit être resserrée pour ne pas décrocher des numéros, qui nous gardent littéralement suspendu à l’action.

On n’utilise pas toujours à bon escient le duo de personnages clownesques, composé de Geneviève Beaudet (aussi chanteuse) et Emmanuel Guillaume, se contentant de faire des blagues convenues sur l’alcool et l’argent (l’opposition VIP et public ordinaire est constamment ramenée dans les interventions) ou de sacrer tout le long d’une animation. On aurait pu exploiter davantage les codes des cabarets d’époque et diversifier les textes pour être moins en décalage du reste du spectacle. Ils sont pourtant charismatiques, attachants et franchement comiques. Les animations ont toutes un fort potentiel d’être amenées beaucoup plus loin, au niveau auquel le Cirque Éloize nous a habitués.

Et est-ce que quelqu’un peut nous dire who the fuck are the Duval? (contexte : un couple VIP se retrouvent à une table isolée sur scène et se méritent les attentions particulières de la Baronne)

Comment ce sont-ils retrouvés là? Ont-ils gagné un concours? En quoi ont-ils VVVIP³? Est-ce le coup du hasard en achetant les billets? C’est arrangé avec le gars des vues qu’ils arrivent en retard, qu’on les confonde et les change avec un autre couple à l’entracte mais dans quel but? Cela pourrait être clarifié dès le début du spectacle afin de créer une proximité avec le reste du public; que celui-ci se sente interpellé lorsqu’on les mentionne, qu’il devienne complice de la Baronne au lieu de n’être qu’un témoin de la scène.

Si l’animation est parfois plus faible, rappelons que les interprètes doivent conjuguer avec la mise en scène et la scénographie du spectacle, qui peuvent être tout aussi originales et inspirantes que contraignantes. Quel décor titillant que cette cage montée en arène pour le numéro de domptage de la Baronne! L’arrangement aurait facilement pu être exploité pour une performance par la suite mais on s’est contenté d’y illustrer une parade familiale grotesque. Cela donnait plus une impression de remplissage que de numéro accompli.

Soulignons toutefois l’incomparable talent du maître de cérémonie Renaud Paradis. Toujours juste et vrai, il nous surprend dans chacune de ses productions. Catherine Pinard, caméléon, passe aisément du rôle d’hôtesse un peu grivoise à chanteuse jazz plus grande que nature. La chimie entre les deux comédiens est palpable; ayant déjà partagé la scène dans Les parapluies de Cherbourg, ils forment ensemble un excellent duo.

Si ce n’est pas un parcours sans faute pour le Music-Hall de la Baronne, ces faux pas nous rappellent seulement que ces artistes à la grâce, la puissance et le talent exceptionnels sont aussi des êtres humains. Une fois de plus, les concepteurs du Cirque Éloize nous offrent une production spectaculaire, à la hauteur du talent de leurs artistes.

À l’Olympia jusqu’au 14 juillet.

 

#MCC


Crédit photo: Photos officielles de #MCC

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